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Ah, l’obésité! On croyait tout savoir, ou presque: sa nocivité radicale, sa progression épidémique, son coût exponentiel. Et l’on avait sans doute grand tort. Deux spécialistes américains viennent de proposer, preuves à l’appui, une lecture proprement révolutionnaire de ce phénomène corporel. Contrairement à une opinion très largement répandue la surcharge pondérale graisseuse ne serait selon eux nullement néfaste. Bien au contraire elle aurait de durables effets protecteurs pour l’organisme.
C’est l’hypothèse hérétique, paradoxale et révolutionnaire que développent les Drs Roger Unger et Philipp E. Scherer (Université du Texas, Dallas) dans la dernière livraison de Trends in Endocrinology and Metabolism. On confondrait selon eux ici cause et conséquence: les maux associés à l’adiposité ne seraient en rien une relation de causalité mais la conséquence directe d’une très mauvaise alimentation. Et de ce fait la compréhension de (et la lutte contre) l’obésité imposerait rien moins qu’une révolution copernicienne.
Les Drs Unger et Scherer ne sont pas des plaisantins mais bien des spécialistes réputés du «syndrome métabolique». Et avant de lancer leur bombe ils ont relu tout ce qui a pu être écrit sur ce tableau clinique. Le syndrome métabolique réunit comme principaux symptômes une hypertension artérielle, des troubles lipidiques (trop de triglycérides, pas assez de «bon cholestérol»), trop de sucres dans le sang … et – chose nettement plus visible- une obésité dite «androïde» qui voit la masse grasse présente plutôt dans le haut du corps. Ou, pour le dire autrement, des tours de taille supérieurs à -environ- un mètre pour les hommes et 80 centimètres pour les femmes.

Cauchemar sanitaire

Identifié pour la première fois en 1923, ce syndrome prédispose à la survenue d’un diabète de type 2 ainsi qu’à toutes les complications cardiovasculaires. C’est aussi aujourd’hui à l’échelle planétaire un véritable cauchemar sanitaire et financier; un cauchemar qui ne cesse de prendre de l’ampleur et face auquel les autorités gouvernementales semblent, volontairement ou pas, largement impuissantes. Aux Etats-Unis, un sixième de la population est directement affectée tandis que deux tiers des adultes sont obèses ou en surpoids. En France la proportion des personnes obèses est passée de 5,5% (en 1992) à 12,4% (en 2006) et à 14,5% (en 2009).
Sans doute parce qu’elle est le premier symptôme à apparaître, l’obésité est perçue comme la première et principale cause du méchant syndrome. C’est précisément là que l’erreur serait commise. Il nous faut radicalement changer de perspectives, expliquent en substance les Drs Unger et Scherer. Ces derniers observent tout d’abord que plusieurs années (voire décennies) séparent l’apparition du surpoids de celle des anomalies métaboliques. C’est là, selon eux, l’une des preuves que l’expansion initiale du tissu adipeux (constitué des cellules qui stockent la graisse) n’est pas directement à l’origine des troubles observés plus tard. Mieux, ils inversent la charge de la preuve et concluent que le fait de prendre du poids, loin de condamner, constitue un mécanisme protecteur; une forme -pourquoi pas ?- de résurgence des mécanismes utilisés pour survivre du type de ceux mis en œuvre par les animaux qui se plaisent à hiberner.
La clef de voûte de la thèse des deux spécialistes américains est assez simple à saisir: les lipides, molécules indispensables à la vie de nos cellules, deviennent hautement toxiques dès lors qu’elles sont ingérées en trop grande quantité. Si tel est le cas l’organisme développe une stratégie de défense: diriger ces molécules vers un tissu adipeux en construction, sorte de sanctuaire protégeant le reste du corps. On prend du poids certes, avec quelques conséquences négatives, mais cette prise de poids est d’une certaine façon un mécanisme hautement salvateur.

Deal

Tout se passe comme si le corps convenait d’un «deal» avec l’ennemi toxique. Et au fil du temps ce n’est que lorsque l’ennemi devient décidemment trop durablement envahissant que les digues lâchent. Les limites des capacités de stockage sont atteintes et la graisse commence à perler, tapissant des endroits phares de la lumière interne du réseau artériel. L’athérosclérose prend alors la suite de l’obésité. Et la vague lipidique peut aussi gagner l’intimité des cellules du cœur, du pancréas ou du foie, avec les conséquences que l’on imagine. Observée chez l’humain, l’affaire a aussi été amplement démontrée de manière expérimentale et avec tous les outils de la génétique moléculaire chez des animaux -souvent rongeurs- de laboratoire.
Cette nouvelle lecture est curieusement proposée au moment précis où l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments revoit à la hausse ses recommandations diététiques concernant les lipides. Elle devrait pousser les spécialistes de médecine interne et les diététiciens à revoir la position de leurs projecteurs. Un exemple: la fameuse «insulino-résistance» (l’impuissance des cellules à digérer grâce à l’insuline -hormone produite par le pancréas- la surcharge de sucre présente dans le sang) ne serait nullement la conséquence directe de l’obésité. Pour les Drs Unger et Scherer mieux vaut voir là un effet secondaire de l’intoxication de cellules de tissus par des molécules lipidiques dans lesquelles elles ne devraient pas être présentes en grandes quantités. Malheureusement, dans l’espèce humaine, aucun de ces phénomènes ne stimule de messages suffisamment puissants pour inciter à réduire les apports caloriques ou à augmenter les dépenses en luttant contre la sédentarité. L’hibernation se prolonge et le printemps tarde durablement.
Ce nouveau regard n’est pas sans conséquences. Un exemple: si les tissus graisseux jouent effectivement un rôle protecteur, la célèbre et controversée technique de la liposuccion est tout sauf une pratique à encourager. Les Drs Unger and Scherer vont plus loin encore dans leur dérangeante réflexion en établissant un lien entre le développement de l’épidémie d’obésité dans les populations des pays industriels (elle a commencé dans les années 1950 aux Etats-Unis) et la consommation d’aliments bon marché et hautement caloriques associant glucides et lipides.

Nutrition

Allons plus loin encore: pour le Dr Unger il n’est pas excessif de considérer que la population américaine (300 millions de personnes) fournit le plus grand nombre de volontaires ignorant qu’ils participent au plus vaste et plus long projet de recherche expérimentale de toute l’histoire de l’humanité: un essai visant à démontrer que ce qui a pu être observé chez des rongeurs de laboratoires peut aussi survenir avec une grande fréquence chez l’homme qui n’a de cesse de se nourrir avec des aliments hypercaloriques, à la fois bon marché et de pauvre qualité. Résultat aveuglant: 200 millions de personnes sont en surpoids et plus de 50 millions d’entre elles présentent un syndrome métabolique. Ce propos déborde largement les frontières des Etats-Unis: un simple regard affûté sur la nature des achats dans les supermarchés français est, nous le savons tous, édifiant.
Mais (et ceci est réellement passionnant) cette nouvelle lecture pourrait aussi aider les personnes concernées à mieux comprendre leur situation et l’ambivalence qui souvent caractérise le rapport à leur corps. Dans le brillant texte qu’il consacre à l’obésité (avant la publication d’un ouvrage à paraître au Seuil: «Les Métamorphoses du gras, histoire de l’obésité») dans le numéro de février de la revue Esprit, l’historien Georges Vigarello aborde notamment la question des résistances des personnes obèses à modifier leur corps:
Plus oppressante, sans doute, aujourd’hui cette résistance se confronte à des attentes renouvelées : un changement dans la vision de l’obèse lui-même, l’insistance mise sur sa négligence à se modifier, par exemple, l’anathème porté sur son abandon supposé, son indifférence aux autres, à soi. La critique ancienne était celle des défauts et des faiblesses provoquant l’obésité. La critique actuelle est toujours davantage celle des insuffisances et désinvoltures empêchant l’amaigrissement. L’obèse serait « incapable » La différence est patente entre hier et aujourd’hui. Critique ancienne : il mange trop, il abuse. Critique actuelle : il ne sait pas maigrir, il ne se maîtrise ni ne se corrige.
Ces résistances sont l’objet de très nombreux textes et réflexions sur le site www.allegrofortissimo.com. Elles sont aussi au centre des entreprises croissantes de discrimination dont les personnes obèses sont la cible. La nouvelle grille de lecture biologique redéfinissant le champ du normal et du pathologique proposée par les Drs Unger and Scherer constitue de ce point de vue une perspective nouvelle et essentielle. Mise en abyme assurée. Et si ces résistances n’étaient au fond rien d’autre que la traduction inconsciente de l’effet protecteur jusqu’ici ignoré de l’obésité? Et si les personnes obèses, à leur corps défendant, ne portaient que le témoignage de l’un des déséquilibres majeurs, de nature énergétique lui aussi, de sociétés qui, pour l’heure, ont fait une croix sur la ritualisation quotidienne des repas familiaux?
Jean-Yves Nau

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